8
Une pierre lunaire

Tatie se retourna lentement vers moi pour poursuivre.

— J’ai tenu ma promesse ; j’ai quitté le couvent pour prendre soin de toi, ce que je n’ai jamais regretté. Par contre, c’est la mort dans l’âme que j’ai brûlé toute la documentation que ta mère avait amassée sur la Terre des Anciens avec tant de volonté et de persévérance. J’aurais préféré la conserver pour que tu puisses toi-même prendre une décision éclairée, mais je n’ai pu trahir la mémoire de ma fille. Je suis désolée, Naïla…

— Eh merde !

La phrase m’avait échappé. J’avais espéré jusqu’à la toute fin de son récit qu’elle n’ait pas exaucé le souhait de ma mère. Mais voilà que je me retrouvais au point de départ, une fois de plus. Par ailleurs, j’avais appris que ma mère avait sûrement hésité, elle aussi, à foncer sans réfléchir dans cette aventure puisqu’elle avait refusé de parler des autres lettres à Hilda. J’en déduisis qu’elle n’avait pu les lire, elle non plus. J’étais de plus en plus indécise.

Rien ne me permettait d’avancer et je n’avais guère envie de me lancer dans des recherches sans fin, dans toutes les bibliothèques et les centres d’archives de la province.

Internet était également hors de question ; Tatie n’avait pas d’ordinateur et le cybercafé le plus proche devait être à Québec. Je ne pouvais tout de même pas abandonner ma tante à son sort, sous prétexte que je devais sauver une civilisation que je ne connaissais même pas et dont je n’avais aucune véritable preuve d’existence…

— Je ne te suis pas d’une très grande aide, n’est-ce pas ?

Je sursautai. J’étais tellement plongée dans mes pensées que j’en avais oublié la présence d’Hilda pendant quelques minutes. Je lui souris.

— Non, en effet, mais tu n’y peux rien. C’est juste que je ne sais plus vraiment où j’en suis. La situation est tellement… tellement…

— Étrange… Oui, je sais. Et tu ne peux malheureusement compter que sur toi-même. Même si nous n’enfermons plus systématiquement les gens au discours bizarre et incroyable, je doute fort que l’on t’offre appui et soutien dans tes démarches.

Ma tante avait raison et je n’avais aucune envie de devenir la risée de toutes mes connaissances, ni d’inspirer la pitié autour de moi. Je devrais me débrouiller seule si je choisissais de persévérer… ce dont je n’étais pas du tout certaine.

— Peut-être que faire autre chose, pour une journée ou deux, t’aiderait. Nous pourrions aller à Québec ou encore…

Je l’arrêtai avant qu’elle ne me propose Tombouctou ou Paris, en désespoir de cause. Je ne voulais surtout pas quitter ce coin de pays que j’aimais tant. Je préférais encore passer mes journées à me questionner, plutôt que de m’éloigner.

— Non, sincèrement, je ne veux pas partir. Je crois que je suis en train de me passionner pour cette histoire. Dis-moi, Tatie, ma mère ne t’a jamais dit comment elle avait fait pour se rendre là-bas ?

Je la regardais avec espoir, mais je craignais d’être déçue une fois de plus. Je n’avais rien vu dans les écrits de Miranda qui puisse me renseigner à ce sujet, aussi étrange que cela puisse paraître. À ma grande surprise, Hilda se leva et quitta la pièce sans un mot. Je la suivis, curieuse de voir ce qui la plongeait dans une telle réflexion. Elle se rendit dans sa chambre et entreprit de grimper sur une vieille chaise pour repêcher je ne sais quoi sur la tablette du haut de sa garde-robe. Je l’arrêtai avant qu’elle ne monte sur cette antiquité et ne se rompe le cou.

— Laisse-moi faire, tu n’as qu’à me dire ce que tu désires.

Je montai et attendis pendant qu’elle regardait, d’en bas, les multiples boîtes qui encombraient cet espace restreint. Elle pointa finalement une petite boîte rouge que l’on apercevait à peine parmi les autres. Je dus d’abord lui en donner quatre avant d’atteindre la bonne. Je remis les autres en place, puis rejoignis Tatie, maintenant assise sur le lit. Elle avait déjà ouvert la boîte métallique et en avait sorti une pile de lettres jaunies et attachées avec un ruban de velours rose. Je compris immédiatement qu’il s’agissait de la correspondance échangée avec ma mère, il y a plusieurs années. Je n’osais pas rompre le silence, de peur de troubler ce moment d’émotion. J’attendis plutôt qu’elle m’adresse la parole.

— Je les ai relues, maintes et maintes fois, après la première disparition de ta mère, cherchant un indice, une phrase ou un mot qui aurait pu me mettre la puce à l’oreille sur son envie de partir. Jamais je n’ai trouvé la moindre indication sur ses intentions. Pour être honnête, je crois que je désirais avant tout me déculpabiliser. Pendant longtemps, je me suis sentie responsable de son départ, croyant avoir inconsciemment encouragé cette folie. Mais un jour, j’ai fini par comprendre que rien ni personne n’aurait pu y changer quoi que ce soit. Je crois que cette fuite était inévitable…

Elle leva des yeux pleins de larmes vers moi et son regard empreint de souffrance m’alla droit au cœur.

— … tout comme le sera probablement ton départ dans un avenir rapproché.

J’aurais voulu la rassurer, mais je ne le pouvais pas. Je savais pertinemment qu’il y avait de fortes chances pour qu’elle ait raison, tôt ou tard. Je passai mon bras autour de ses épaules et l’embrassai sur la joue. Si je ne pouvais pas lui promettre de ne jamais partir pour ce monde lointain, je devais au moins profiter au maximum du temps que nous passions ensemble. Nous gardâmes le silence quelques instants avant qu’elle ne reprenne.

— Je suppose que je dois m’estimer heureuse de t’avoir eue près de moi toutes ces années…

Elle poussa un long soupir avant d’enchaîner :

— Bon, assez de jérémiades et de lamentations. On n’avancera jamais si je continue de cette façon.

Elle déplia quelques lettres tout en parlant.

— Lorsque j’ai entendu ta question tout à l’heure, je me suis souvenue d’une lettre au contenu différent des autres. Je l’ai reçue après la mort de ta mère ; elle faisait partie des papiers de succession te concernant. Elle était accompagnée d’une note où Andréa me disait qu’elle se sentait incapable de me la remettre sachant ce qu’elle s’apprêtait à faire, c’est-à-dire t’abandonner de ce côté-ci de la frontière… Si je peux la retrouver…

Elle dépliait les lettres, dont elle ne lisait que l’en-tête, avant de les déposer sur le couvre-lit.

— Je suis pourtant certaine de l’avoir rangée avec les autres. Ah ! La voilà. J’aurais dû me souvenir que le papier à lettres était différent.

Elle tenait plusieurs feuilles, plus grandes que les autres et au papier de meilleure qualité. Je reconnus les grandes lettres rondes de ma mère. Je n’osai pas lui prendre les pages des mains, j’attendis qu’elle me les tende. Ce qu’elle ne fit pas immédiatement, elle semblait y chercher une information particulière. Elle finit par se tourner vers moi.

— Je crois que ce passage t’intéressera particulièrement. Il me semblait bien que j’avais vu quelque chose de ce genre…

Elle me montra un paragraphe, au bas de la troisième page.

 

« Sache seulement que c’est une pierre de grande taille, d’origine lunaire selon la légende, qui permet de voyager entre notre monde et celui de nos aïeules, aussi étrange que cela puisse paraître. Elle n’est apparue qu’à la suite du tremblement de terre de 1663 et ne m’était accessible qu’à marée basse. Par ailleurs, elle peut changer de place selon le bon vouloir des grandes marées et des glaces d’hiver. Elle se distingue des autres par ses incantations gravées sur deux de ses faces et par sa pierre granitique noire encastrée. Le seul fait de la toucher, pour les femmes de notre rang, suffit à nous projeter de l’autre côté. Elle ne possède cependant aucun effet sous la lumière de l’astre solaire et ne retrouve ses pouvoirs de voyage que sous les rayons lunaires. Elle n’est d’aucune utilité pour les gens ordinaires, quand bien même ils le voudraient. J’ose espérer que ces quelques informations ne te seront jamais nécessaires, mais, pour avoir l’impression d’avoir déjà vécu plusieurs vies au cours des dernières années, je sais qu’il se pourrait fort bien que tu en aies un jour besoin ; ne serait-ce que pour renvoyer là-bas quelqu’un qui se serait aventuré de ce côté-ci de la frontière. (Je ne m’étendrai pas sur le sujet, ce serait beaucoup trop long et complexe, mais je désire que tu sois consciente que tout est possible…) »

 

Je relevai la tête et regardai Tatie, consciente de l’importance de ce que je venais de lire, mais il me semblait que cela n’avait aucun sens. Comment une telle roche pouvait-elle passer inaperçue, compte tenu de ses particularités ? Il devait bien y avoir quelqu’un qui s’était interrogé sur ses origines. Il me paraissait impossible que personne n’ait jamais signalé sa présence sur nos berges depuis le temps qu’elle s’y trouvait. Je secouai la tête en signe de dénégation, au fur et à mesure que les objections se formulaient dans mon esprit. Hilda ne dit mot, attendant que je lui fasse part de mes réflexions ; ce que je fis bientôt. Elle m’écouta, puis soupira.

— Au risque de me répéter, tu sais que je ne peux guère t’aider…

— Oui, oui, je sais…

Le ton de ma voix se fit beaucoup plus impatient que je ne l’aurais voulu et je m’excusai. En fait, je ne savais trop quoi penser de ce nouvel élément du casse-tête. Ou plutôt si, je penchais de plus en plus vers la thèse de la douce folie ou du complot pour m’y pousser. Je me levai avec un soupir exaspéré et quittai la pièce d’un pas rageur en marmonnant.

Je traversai la cuisine et sortis sur la galerie, où je me laissai choir sur le banc de bois. Les bras croisés, je regardai au loin le fleuve tranquille.

Je ne pouvais logiquement croire que, face à cette vieille demeure, sur les berges de ce cours d’eau qui avait accompagné les plus difficiles moments de ma vie, se cachait une porte d’entrée vers une autre dimension de l’existence. Ça n’avait tout simplement aucun sens. Je fermai les yeux, tentant de faire le vide dans mon esprit sans cesse assailli de nouvelles informations, plus improbables les unes que les autres. Le fait que Tatie y croie – du moins, c’est ce qu’elle voulait que je croie, moi – ne me rendait pas plus certaine de la véracité de mes trouvailles. La folie peut frapper à tout âge que je sache. Je me relevai et me mis à faire les cent pas vers une extrémité de la galerie, puis vers l’autre, jusqu’à ce qu’Hilda m’arrête, posant une main sur mon avant-bras.

— Tu ne crois pas que tu devrais plutôt t’asseoir pour réfléchir ?

Je me détachai d’elle et lui répondis, d’une voix où perçait l’exaspération, que c’est tout ce que j’avais l’impression de faire depuis quelque temps ; m’asseoir et réfléchir et, qu’à ma connaissance, cela ne m’avait guère servie jusqu’à présent… Je réalisai trop tard, en voyant ses yeux se remplir à nouveau de larmes, que je n’avais aucune raison de m’en prendre à elle. Tout autant que moi, elle avait été impliquée dans cette histoire de fous sans l’avoir désiré. Je me rassis sur le banc et lui fis signe de me rejoindre.

— Je suis sincèrement désolée, Tatie. Je crois que toute cette histoire me monte à la tête et je perds patience…

Je ne pus poursuivre puisqu’elle pouffa de rire, détendant du même coup l’atmosphère.

— Pour perdre patience, ma chérie, il faut d’abord en avoir, ce qui, je crois, n’est pas ton cas…

J’éclatai de rire à mon tour devant l’évidence ; j’aimais que les choses soient claires et sans ambiguïté. Je détestais les contretemps, les imprévus et les impondérables. Bref, tout ce qui échappait à mon contrôle, et dans cette histoire, il n’y avait que cela ; de quoi me rendre hystérique !

— J’ai bien peur que tu ne doives apprendre à vivre dans l’incertitude et l’ignorance si tu désires te lancer dans cette quête insolite. Si tu attends les certitudes, tu te condamnes toi-même à stagner indéfiniment…

Elle avait retrouvé son sérieux et prononcé la dernière phrase sur un ton des plus sévères. Je la regardai et vis au fond de ses yeux la gravité de ses paroles. Je la soupçonnai d’en savoir plus long qu’elle ne voulait bien le dire. Sa volonté de me voir évoluer par moi-même, sous prétexte qu’elle ne pouvait m’aider, me parut soudain trop facile. Je choisis cependant de ne rien dire pour le moment ; j’aurais bien le temps d’y revenir en d’autres circonstances. Nous décidâmes de laisser de côté, dans la mesure du possible, cette histoire d’ancêtres et de Filles de Lune pour le reste de la journée. Nous nous consacrâmes plutôt à avancer nos rénovations, ce jour-là et les deux jours suivants. Le travail m’empêchait de trop réfléchir et c’était parfait ainsi, pour le moment du moins…

 

Naïla de Brume
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